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LE GESTE VEGETAL EN ART : enjeux plastiques et performatifs

Qu’est-ce que le végétal fait au performatif ? Qu’est-ce que le végétal fait à la plasticité ? L’expression « geste végétal » peut paraître contradictoire car elle interroge une idée reçue : celle qui relègue les plantes au statut d’immobilité. Comment associer le mouvement aux végétaux qui sont enracinés dans le sol ? Comment insuffler une capacité d’agir à un arbre alors qu’il est un organisme statique ? Cela ne semble possible que par un questionnement des idées mêmes de mouvement et de geste, car si une plante stricto sensu ne se déplace pas, cela ne la prive pas de capacités motrices. En son temps, Aristote, avec sa conception de « vie végétative » a déjà souligné le caractère génératif et nutritif de la vie et relié cette modalité végétative à la vie des animaux et des être humains. Goethe aussi a insisté sur l’idée que, dans l’ordre du vivant, les végétaux ne sont pas inertes : ils se nourrissent, croissent et se reproduisent.

S’il est vrai que les végétaux, enracinés, sont fixes, et qu’ils ne connaissent pas la mobilité au sens répandu chez les êtres hétérotrophes, il est tout aussi vrai qu’ils témoignent d’une capacité motrice particulière qui peut prendre différentes formes : enracinement, absorption, éclosion, mélange, croissance, rétraction, métamorphose. De plus, les végétaux mettent en pratique toute une série de méthodes et de stratégies pour se déplacer autrement que les animaux : ils s’associent aux éléments naturels (terre, vent, pluie…), aux insectes, aux rongeurs, aux oiseaux, aux hommes, et réussissent ainsi à se diffuser. Ces manifestations donnent à penser la capacité spécifiquement végétale à produire des « gestes » en amenant leurs observateurs à les saisir comme tels, sans pour autant céder à une projection anthropomorphique.

La possibilité d’un « geste végétal » aurait donc comme condition conceptuelle le fait de libérer l’idée de « mobilité » du cadre stricte de la notion de « déplacement ». De là, un certain nombre de questions émerge dans le champ des arts plastiques et des arts vivants. Si les végétaux instaurent une pratique motrice particulière, comment celle-ci peut-elle inspirer le mouvement chorégraphique (R. Chopinot) ? Comment ce geste peut venir infléchir les pratiques plasticiennes (G. Penone, A. Goldsworthy, G.Bruni/M. Babarit, …) ?

Essentielle à toute activité artistique, la pratique du geste, pourtant rarement interrogée en tant que telle, conduira aux questionnements suivants : Qu’est-ce qu’un geste artistique et dans quelle mesure ce geste serait redevable du végétal ? Quelles perspectives nouvelles la pensée du geste végétal permet-elle d’ouvrir sur la compréhension de la pratique artistique, son lien au savoir, à la technique et à la transmission pédagogique ?

S’appuyant sur les réflexions passées (D. Thoreau) comme actuelles, scientifiques (F. Hallé, J.-M. Pelt) et philosophiques (J.C. Bailly, E. Coccia, …), le colloque « Le Geste Végétal en art : enjeux plastiques et performatifs » propose un objectif double : questionner les pratiques artistiques en regard d’une qualité végétale du mouvement tout en interrogeant et problématisant la notion de geste face à des stratégies végétales saisies en tant que modèle, inversant les termes du débat.

Ayant pour fond les préoccupations écologiques du monde contemporain, il s’agira de réfléchir la notion de « geste végétal » dans son rapport avec les formes du temps (la latence, le ralenti, la réaction, l’arborescence) et celles de la discipline artistique (le travail quotidien de l’artiste, le rapport au corps collectif en danse et en théâtre, la coordination des gestes co-existants). Il s’agira également d’articuler le geste individuel au geste collectif dans un souci environnemental, de penser le geste végétal en art comme travail de perception, de construction d’une attention singulière, de nature sensible, différente et quelque peu passive.

PROGRAMME

Matin

9h15 accueil

9h30-10h00

Introduction par Elisabeth Amblard et Barbara Formis

Modération : Barbara Formis

10h-10h45

Gilles Tiberghien (MCF en Esthétique et Philosophie de l’art, Université Paris 1)

Lancés, entrelacements, métamorphoses

Dans l’art végétal l’artiste « s’en mêlant » ses sollicitations répondent aux impulsions de la nature.

Le végétal alors n’est pas un simple matériau, c’est un partenaire. Ce que l’on montrera à l’aide de quelques exemples pris dans l’art contemporain.

10h45-11h : pause

11h-11h45

Flore Garcin-Marrou (MCF en Etudes théâtrales, Université Toulouse - Jean-Jaurès)

Le « plant turn » de la mimèsis théâtrale sur les scènes contemporaines

Le tournant écologique des scènes contemporaines correspond à une volonté de plus en plus partagée de désanthropologiser la scène, qui n’est plus un espace de monstration d’humains en proie à des dilemmes qu’ils résolvent au cours d’actions dramatiques menées jusqu’à terme. La scène est aussi le lieu où l’on rend présents des animaux et des plantes. Mais la présence pleine et entière du vivant organique ne risque-t-elle pas de court-circuiter l’illusion théâtrale ? Nous partirons de l’hypothèse que le devenir-végétal des scènes contemporaines n’autorise plus la représentation théâtrale à être caractérisée par l’imitation ou la métaphore, mais plutôt par le signe et ses métamorphoses.

11h45-12h30

Marie-Noëlle Semet (PR en Arts plastiques - Université Rennes 2)

Du geste végétal en danse : les sculptures d’Andy Goldsworthy en scène par Régine Chopinot

Cette communication abordera la question du geste végétal à rebours, à partir d’un geste théâtralisé. Par deux fois, l’artiste Andy Goldsworthy a collaboré avec la chorégraphe Régine Chopinot (en 1995 et 1999), dans des spectacles où était testé le rapport des gestes de l’artiste à l’espace de leur représentation, en salle, hors de leur contexte de présentation, en plein air. Selon deux procédés différents, mettant sa manière à disposition d’un groupe de danseurs ou les confrontant avec le mouvement d’un élément naturel, Goldsworthy opéra la transmission de ses gestes de sculpteur à des gestes dansés. L’étude des glissements opérés par l’interprétation de ces gestes successifs : du végétal au sculptural puis au dansé, de ce jeu consécutif de transformations et d’altérations, permet de considérer le geste végétal comme un geste créatif, vecteur de formes et potentiellement acteur de l’art.

Après-midi :

Modération : Agnès Foiret-Collet

14h-14h45

Pascale Weber (MCF - HDR en Arts Plastiques - Université Paris 1)

L’homme qui prenait sa femme pour un jardin ...

Nos pratiques agricoles et nos relations avec les êtres vivants ont été fortement influencées par l’évolution des paradigmes scientifiques, réduisant l’expression de la vie à sa matérialité. Comment les mouvements organiques peuvent-ils à partir de leur intuition défendre le caractère sacré de la vie et aider les gens à rester en contact avec cette puissance vitale ? Mon intervention portera plus particulièrement sur une performance intitulée « L’homme qui prenait sa femme pour un jardin » (duo Hantu), réalisée avec des semences et des graines germées.

14h45-15h30

Jean-Luc Bichaud (artiste)

Renoir, Cézanne, Monet et autres plantes vertes

Le végétal accompagne depuis très longtemps ma pratique plastique. J’ai envisagé, très tôt la greffe végétale comme un moyen d’assemblage des choses à la façon d’un collage tridimensionnel. Empruntant et détournant ces techniques agricoles ancestrales, désormais désuètes sur le plan strictement scientifique, je les utilise pour produire des chimères, moitié vivante/moitié inerte, moitié végétale/moitié autre chose, moitié nature/moitié culture ... Je conserve, de la greffe, les techniques de taille et ses modes d’assemblage particuliers, les matériaux caractéristiques (raphia, mastic à greffer) et surtout son potentiel fantasmatique. J’envisagerai donc, en prenant des exemples parmi certaines œuvres produites, le végétal comme support vivant/matériau direct de sculpture -soumis au geste de l’artiste- mais aussi le végétal « trouvé », source de production de gestes incongrus et inattendus, réservoir potentiel d’idées et sujet photographique.

15h30-16h00 : pause

Modération : Elisabeth Amblard

16h-16h45

Oana Suteu Kjintirian (artiste)

Le mouvement des plantes, vers une éthologie végétale

Les plantes représentent probablement le mode de vie le plus fondamental, ayant rendue la planète Terre habitable. Motivée par les découvertes les plus récentes sur le comportement des plantes qui les identifient comme organismes sensoriels et communicatifs (Gagliano et al. 2016), caractérisés par un comportement actif de résolution de problèmes (Braam et al. 2005 ; Brenner et al. 2006 ; Gagliano et al. 2014 ; Gromm et al. 2007), en utilisant des nouvelles technologies, mes recherches se sont concentrées depuis plusieurs années vers la compréhension des végétaux par leur mouvement. En faisant un retour à la tradition d’observation des sciences anciennes, avec une approche phénoménologique, mon questionnement se dégage du regard et de la découverte, plutôt que de la supposition et la déduction.

16h45-17h30

Sophie Lécole Solnychkine (MCF en Esthétique et Philosophie de l’art - Université Toulouse - Jean-Jaurès)

Des êtres végétaux au cinéma : Perception, locomotion, prédation

Le cinéma puise fréquemment dans la morphologie végétale, afin d’y emprunter formes et processus. Or, la grande majorité des films qui développent le motif de plantes actives – mobiles voire prédatrices – le fait en ayant recours à une forme d’animalisation de ces végétaux, comme si la seule possibilité d’augmenter les plantes d’une puissance potentielle afin de les rendre cinégéniques était d’en passer par les attributs du règne animal. En figurant de tels végétaux, qui se tiennent ainsi aux seuils des règnes, le cinéma offre un terrain d’analyse qui permet de repérer des migrations de formules de mouvements et de solutions figuratives, qui renseignent sur l’état de compréhension d’une épistémè du végétal.

17h30-18h15

Agnès Foiret-Collet (MCF en Arts Plastiques - Université Paris 1)

Territoire mental d’espérance

Dans l’ancien potager de Trévarez, Gilles Clément propose un cheminement dans un labyrinthe de vivaces qui nous place dans une position d’attention et de responsabilité à l’égard de la vie végétale. Le parcours, propice à une pensée de la relation, sensibilise à cette autre vie où se tapit une altérité étrangère à soi. Il s’agira d’étudier comment la prairie de gauras s’expose en tant que création de la nature et champ vital où se mesurent le corps en mouvement et le balancement des hampes florales au regard d’un abécédaire. Le milieu ainsi créé se présente comme une interface relationnelle complexe dédiée à la non-dissociation.